Historique - SOE

Plus que certains sports de combat, le rugby est une des disciplines parmi les plus physiques, violentes même, selon certains. Un gabarit impressionnant et un mental de combattant sont en effet requis pour pratiquer ce sport aux règles déroutantes pour les non initiés. Au-delà de son côté sportif, il y a des aspects de cette spécialité qui constituent des zones d’ombre pour le commun du public, voire pour certains spectateurs parmi les plus assidus des matchs de rugby. Ils peuvent pourtant expliquer beaucoup de choses…

La balle ovale a été pratiquée à Madagascar en 1901 par les militaires français de « la Bataillon de L'Emyrne ». Faute d'adversaires ou las de se rencontrer entre eux, un jeune militaire de ce bataillon a enseigné aux Malgaches issus des bas quartiers, plus robustes et plus corpulents, l'art de la discipline. Regroupés au sein d'une association dénommée « Zanakin'ny maraina », ils effectuaient leur apprentissage pendant des mois avant de créer en 1905 le club du Stade olympique de l'Emyrne avec comme renforts des ex-joueurs internationaux des XV de France. En ce temps, les rencontres entre « la Bataillon de l'Emyrne » et le Stade olympique de l'Emyrne (Soe) constituent l'attraction des amoureux de la balle ovale de la Capitale. Leur confrontation se déroule toujours à Mahamasina, devenu dans un premier temps « stade Montagne », le nom du jeune initiateur du rugby aux Malgaches, et « stade Peyrouto » ensuite. Peyrouto était un des joueurs des bleus, venu s'installer dans la Grande Ile et portait le maillot du Stade olympique de l'Emyrne dès son arrivée.

Un club centenaire

Le Soe est ainsi le premier club malgache de rugby avant que le Sport Hova, le Racing club de Tananarive, la Jeunesse sportive tananarivienne Ambondrona, Iarivo Université club, le Club printanier d'Isotry (Cpi), l'Union amicale et sportive des cheminots, l'Union sportive Ankadifotsy, l'Association sportive de la Police et Stella club, regroupant les jeunes d'Analakely, voient le jour en 1921 et 1922.

En dépit de son ancienneté, le Soe n'a jamais pu asseoir son autorité sur l'ovale malgache que vers les années 70. C'est effectivement de 1971 à 1976 que le club a connu sa période de gloire en remportant pendant cinq années d'affiliée le Championnat de Madagascar, trois fois la Coupe du Président et une fois le Challenge Air Madagascar qui lui a ouvert la porte d'un Tournoi international en France. A chaque décennie de son existence, ce club mythique du rugby malgache s'est avéré comme le vivier de grandes stars, à l'instar de Sologaly, Patrice et Gaby Ravolomaso dans les années 60. Dix années plus tard, les Mômô, Jean Pierre pompier ou autre Roland Ravolomaso faisaient la fierté des stadistes tout comme les Germain et Toutou en 1980.

Mis en sommeil pendant deux ans (1980-1982) suite à l'affectation hors de la Capitale de Roland Ravolomaso qui officiait en tant qu'entraîneur, le club a retrouvé son lustre d'antan dans les catégories jeunes à son retour dans l'arène de la balle ovale.

Une fin tragique

Roland Ravolomaso Le nom de la famille Ravolomaso est associé à jamais à celui du Stade olympique de l'Emyrne. Le père, Gaby de son prénom, était un des piliers de l'équipe dans les années 60, et son fils, Roland, arborait avec fierté le maillot des stadistes tant en rugby qu'en basketball. Une fois qu'il a décidé de raccrocher les crampons, Roland Ravolomaso prend la direction technique de son club fétiche. Une fonction occupée maintenant par un de ses frères. Plus connu dans le milieu sportif, Roland Ravolomaso a fait la une des journaux durant la crise politique de 2002, où des accusations non fondées lui ont mené vers une fin tragique.


José Rakotoarison
Ce sport m'a tout donné
Le seul rugbyman malgache à goûter à une carrière professionnelle en France, José Rakotoarison, avoue que son sport favori lui a tout donné. Sportivement, mentalement et socialement. A 23 ans, José, demi d'ouverture de l'équipe du 3Fb, quitte le sol national pour effectuer une pige au sein du Rugby Club Châteaurenard en France. Pendant quatre saisons, il a offert ses services à ce club qui est passé durant son contrat de la fédérale 2 à la fédérale 1.

« Le rugby professionnel, c'est un autre monde que celui que j'ai vécu à Madagascar », souligne le tireur patenté de l'équipe de la santé. Là bas, c'est vraiment un sport de voyou pratiqué par des gentlemen, narre-t-il avant d'ajouter que tous les coups sont permis durant la partie mais s'arrêtent définitivement au coup de sifflet final. « Ce qui n'est malheureusement pas le cas dans le rugby malgache. Les rancunes persistent en dehors du terrain et pire sont traînées même dans la vie quotidienne extra sportive », regrette José Rakotoarison. C'est une question de discipline et l'incompréhension même du terme fair play, analyse l'ex-joueur de Châteaurenard qui, une fois retourné au pays, a essayé de partager à ses coéquipiers la riche expérience de son séjour sportif en terre française et la valeur morale du rugby. José Rakotoarison reconnaît que la pratique du rugby a contribué largement à son essor social. Son séjour en France, selon ses dires, lui a permis d'offrir une condition de vie décente à sa famille. Et aujourd'hui, grâce encore au rugby, José Rakotoarison est devenu fonctionnaire au sein du ministère de la Santé où il assume l'encadrement technique de l'équipe féminine du 3Fb.

La drogue , comme produit dopant ?

Depuis longtemps, le rugby est un sport qu'on a associé volontiers à la drogue. Et certains joueurs locaux ont toujours la sale réputation de « fumeurs d'herbe », voire de drogués. Vu qu'il s'agit d'un sport très physique voire violent, le recours à la drogue pour avoir de l'énergie paraît excusable pour une partie de l'opinion. Avouons-le, c'est un sport où les sujets à faible constitution physique sont exclus d'office. Toutefois, il ne faut pas commettre l'erreur de mettre tous les rugbymen dans le même sac. Albert Rodliss, dit Ra Lila be, entraîneur actuel de l'équipe féminine de 3Fb et possédant vingt ans d'expérience sur le terrain, est l'un des mieux placés pour expliquer bien les choses.

« La consommation de drogues parmi certains rugbymen locaux est un fait. Nul ne peut le contester. Et à l'époque où j'ai encore joué, j'ai appris à me familiariser avec le comportement de certains gars qui prennent ces substances. Ils sont très puissants et accomplissent souvent des prouesses physiques proches du surhumain du moment que la drogue agit sur leur organisme. Mais au fur et à mesure que l'effet du produit commence à s'estomper, ces hommes ne sont plus ce qu'ils étaient au début du match. Ils n'ont plus la même énergie et on ne peut plus compter sur eux », explique-t-il. Il faut dire que notre entraîneur est un homme sobre. Il suit une diététique et une ligne de vie saines et se préoccupe plutôt de faire développer davantage ses musculatures. Rodliss n'a pas caché que certains rugbymen ont aussi tendance à boire et cela, même durant un match. « Dans notre jargon, c'est ce que nous appelons ici la 3e mi-temps ! ». Les versions de Mamitiana, un autre sociétaire des 3Fb de la 2e équipe, à propos de la drogue conforte les idées de Rodliss. « La drogue ? Je n’en vois aucune utilité pour pratiquer le rugby ! », tranche-t-il. D'ailleurs, le problème ne se pose pas pour ce rugbyman d'une vingtaine d'années. « Il s'agit d'une question d'éducation. Pour moi, et une fois que je suis sur le terrain, je ne suis plus le voyou qu'on connaît mais je suis tout simplement un rugbyman», reconnaît-il. Sur leurs propos, Rodliss et Mamitiana sont du même avis quant au type de drogue le plus couramment utilisé par les rugbymen locaux. « Généralement, ils fument du cannabis. Ils cachent leur état en mâchant du chewing gum et en cherchant à se comporter le plus normalement du monde. Or, ils sont déjà les moins normaux qu'on puisse voir lorsque leurs pieds foulent la pelouse », avance Rodliss. Toutefois, il se désole de l'impossibilité de les empêcher de jouer faute de contrôle médical. Quant à Mamitiana, il trouve que la drogue dure n'affecte pas encore le milieu de l'ovale. « La plupart des joueurs locaux sont issus de la couche la plus défavorisée de notre société et n'ont donc pas les moyens financiers suffisants pour se payer de l'héroïne ou autres saletés de ce genre ».

Les paris dans le rugby

Des disciplines sportives pratiquées dans la Grande Ile, le rugby est sans le doute le seul où le pari a encore une place prépondérante. Il se pratique et se déroule sous les yeux de tout le monde dans la plus grande régularité. Les mises se diffèrent suivant la possibilité des parieurs et l'enjeu de la rencontre. « C'est une pratique connue de tous et qui dure depuis longtemps », explique Mômô, un sexagénaire et ancien joueur du Stade olympique de l'Emyrne, le plus ancien club de Rugby de l'île. Un « investissement » qui varie de 10 000 à 1 million d’Ariary est nécessaire pour entrer dans le cercle.

Le but reste toujours le même, parier sur le futur vainqueur. Il existe toutefois une autre forme de pari qui consiste à déterminer l'écart des points entre les antagonistes. C'est souvent la formule choisie face à une rencontre annoncée comme inégale. Le pari est devenu ainsi un culte dans le milieu de l'ovale malgache. Un match dans le match se tient souvent dans les tribunes entre les parieurs qui se lancent des piques. « Les parieurs se regroupent entre eux et occupent une place fixe que ce soit dans les tribunes d'Antanimena ou au gradin de Mahamasina », ajoute notre interlocuteur.
Avec cette pratique, c'est une minorité de gens qui en tire profit. Le rugby et dans la foulée, les simples spectateurs, les dirigeants de clubs et parfois les arbitres constituent la grande majorité des victimes des paris. « Dès qu'on s'aperçoit que notre équipe favorite est en ballotage défavorable, nous faisons tout pour que le match n'arrive pas à terme », révèle un gros parieur invétéré. Il affirme que les grands bonnets des paris sont bien structurés et ont sous les ordres des perturbateurs, prêts à envahir le terrain en cas de besoin. Les motifs invoqués ou profités ont trait à une erreur d'arbitrage. D'après les confidences de Mômô, certains joueurs font partie de la combine en acceptant de « vendre » le match.
« Pour ce, il suffit aux parieurs de soudoyer quelques éléments clés du compartiment des jeux pour que ces derniers puissent basculer la rencontre en faveur de l'équipe adverse », dévoile l'ancien joueur du Soe qui se dit choqué par ce manque de minimum d'honnêteté. Les dirigeants de clubs, ligues et fédérations connaissent l'existence de ces paris qui nuisent au développement de la discipline.

Le rugbyman au sein de la société

Chez de nombreux habitants d'Antananarivo, la première idée qui leur vient en tête lorsqu'on parle de « rugby », c'est surtout le bas quartier surpeuplé qui ceinture le centre ville : Isotry, Ankazomanga, Tsaramasay, Andavamamba, Anosibe mais aussi Manjakaray, etc. Les matches de rugby les plus disputés sont les faits des jeunes issus de ces quartiers. Et bas quartier est associé à tort avec violence et criminalité. Ces deux dernières sont souvent attribuées aux jeunes désœuvrés de cette partie de la vaste plaine entourant la Capitale à l'Ouest et qui voient dans la brutalité, comme justement dans le rugby, un exutoire à leur rancune et à leur frustration sociale mais aussi la recherche de l'affirmation de soi. Toutefois, il faut là aussi éviter de généraliser.

Certes, le rugbyman est toujours présenté comme un être craint par ses voisins par sa promptitude à faire violence et à montrer son exubérance voire ses excès de comportement. Mais on peut interpréter ses gestes comme un moyen de prendre sa revanche sur une société jugée trop inégalitaire et ne présentant aucun espoir pour permettre l'enrichissement personnel. Ce côté sombre de la vie d'un rugbyman et cette absence totale de la notion de « fair play » de sa part, peuvent parfois l'avilir au point que bon nombre de citoyens le voient comme un être nuisible et dangereux.
Les récents évènements politiques particulièrement chauds de 2009 ont vu par exemple le recours par l'ancien Président de la République à des rugbymen pour les transformer en de véritables miliciens ou autres casseurs d'émeutes, en les armant bien sûr. Les férus du ballon ovale ont toujours fourni des bataillons entiers de jeunes prêts à tout, quitte à se conduire en de véritables forçats, des gens « sans peur » pour un salaire de misère. C'est la naissance du phénomène de « gros bars ». On les sollicite quand les choses tournent mal dans un meeting politique ou toute autre manifestation. Certains organisateurs les préfèrent parfois aux Forces de l'ordre pour mâter les perturbateurs.
Mais il y a aussi le « bon » rugbyman qui rend surtout service à la société. Il n'y a meilleur que lui pour accomplir les tâches les plus dures. Pour un peu, on peut dire que la société se l'arrache même et le voit comme un allié avec qui on peut parfaitement compter, rien qu'à voir son gabarit ou son physique impressionnant. Rodliss, l'entraîneur assure et supervise par exemple le service de sécurité d'un grand hôpital d'Antananarivo. D'autres se voient transformés en de videurs de boîte de nuit à leurs heures ou en gardes de corps de telle ou telle personnalité politique. Et les manutentionnaires les plus efficaces se recrutent souvent parmi ceux qui se qualifient de rugbymen.
Enfin, il serait ingrat de ne pas reconnaître l'apport de certains rugbymen dans le monde du travail en général.

Réalisé par Rata